Enseignement Moral et Civique (EMC)

Un projet en plusieurs temps autour de la prévention de la radicalisation

Par ISABELLE VALADE, publié le samedi 30 mars 2019 14:37 - Mis à jour le samedi 30 mars 2019 14:37
djihad.jpg

Un projet en plusieurs temps autour de la prévention de la radicalisation

https://www.afvt.org/wp-content/uploads/2019/03/2-640x480.jpg

 

Plusieurs actions ont été menées depuis le mois de janvier autour de cette  thématique préoccupante et qui peut représenter 1 danger pour nos élèves.

A l'initiative du service prévention de la mairie de l'Isle d'Abeau, 9 classes du lycée le 29 janvier ont assisté à la représentation de la pièce Djihad,  écrite par l'auteur  Ismail Saidi  qui raconte le départ de 3 Bruxellois  pour la   Syrie afin de  combattre aux côtés des autres djihadistes.

Cette odyssée tragi comique  les mènera à travers différentes villes et pays Homs, Istanbul, et leur permettra de découvrir les raisons qui les ont poussés chacun à partir,  faisant face à une réalité beaucoup moins idyllique  que prévue.

Ces 3 jeunes gens paumés qui prennent les armes cherchent du sens et sont en recherche d'identité. En bas des immeubles d'un quartier, assis sur un banc, Ben, Ismael  et Reda parlent de leur voyage imminent; ils partent en Syrie faire le Djihad; ces jeunes bruxellois désenchantés ne trouvent plus leur place dans leur société.

Ben vouait 1 passion à Elvis Presley, passion désapprouvée par son père; il finit par se tourner vers 1 Islam radical; Reda souhaitait épouser son amour d'enfance Valérie, une  non musulmane mais face à l'opposition de sa mère, il renonce; enfin Ismael lui rêvait de devenir un grand mangaka mais 1 jour l'iman de sa mosquée lui a dit que l'enfer est le sort qui attend les dessinateurs. Lui aussi, ne sachant rien faire d'autre se tourne vers une foi exacerbée. Une fois sur place, les contours de leur foi deviennent plus  flous et ils ne savent plus qui est  leur réel ennemi et  se rendent compte que leur pays est bien la Belgique, malgré ses imperfections.

Pour l'auteur,   ces 3 jeunes  nés comme lui dans un pays qui ne devait pas être le leur au départ, trouvent sur internet un Islam fast food qui va les mener au devant de grandes difficultés, de grandes souffrances et de réelles réflexions sur leur pratique de la religion. De ces 3 jeunes l'auteur dit qu'il aurait pu être comme eux, lui même ayant été en quête de sens , victime d'un vertige identitaire. Il a écrit cette pièce car il a vu des listes de noms circuler pour partir combattre en Afghanistan et il s'est demandé s'il aurait pu en faire partie. Il étudie les textes religieux,  le Coran et se rend compte  que tout ce qu'on lui a raconté n'y est pas.

Réelle catharsis, la pièce permet de lever les tabous sur les religions, de faire rire de  certains clichés car ces jeunes gens cherchent à travers cette guerre un idéal qui leur a été refusé à cause d'un dieu qui édicte des façons de s'habiller , de penser...

Ismael SAIDI l'auteur prend le parti de faire tomber les murs entre les communautés et aspire entre rires et larmes  à un meilleur vivre ensemble. Cette représentation a suscité beaucoup d'enthousiasme et de réactions; quelques élèves interviewés par Radio France Isère à l'issue de la représentation en ont témoigné.

Le 14 février 3 classes qui n’avaient pu assisté à la représentation de Djihad ont accueilli sur 1 séance d’1h30 l’auteur et conférencière Lau Nova accompagnée de Véronique de Montfort responsable de la maison d’édition La boite de Pandore. Lau Nova éditée par la boite de Pandore a écrit un livre bouleversant intitulé   Ma chère fille fille salafiste radicalisée à 13 ans   dans lequel elle explique l’embrigadement subi par  sa fille alors qu’elle était en 5 ème et qui l’a conduite à quitter sa famille, vivre en Angleterre en étant la 2 ème épouse d’un homme salafiste piétiste. Malgré l’amour de sa famille, l’accompagnement d’une mère très déterminée et en même temps très à l’écoute,  le train de la radicalisation l’a emportée.

Nous sommes alors en 2013, les attentats  de Charlie Hebdo et du Bataclan n’ont pas encore eu lieu et il est très difficile de trouver du soutien pour les familles confrontées à la radicalisation de leurs enfants. Souvent seules et incomprises,  elles doivent lutter sans véritable accompagnement et faire face à beaucoup d’incompréhension de la part de leurs familles, de leurs amis et parfois de l’institution scolaire qui ne savent comment réagir à cette rupture et aux discours récités, suite à un embrigadement puissant et rapide.

  Lau Nova et Véronique de Montfort ont à travers 1 approche très pédagogique également, démontré le processus d’embrigadement et de radicalisation, Elles ont aussi abordé les fake news et les dangers des réseaux sociaux quand on n’exerce pas assez son esprit critique et le questionnement.

La classe de terminale L, la seconde H et la  1 ère S3 ont échangé sur ces problématiques, avec  spontanéité et courage,  les 2 intervenantes allant les chercher parfois dans leur retranchement.

A la suite de Djihad, un autre temps fort a été proposé  les 5 et 6 mars à ces mêmes classes afin qu’elles puissent entendre le témoignage de personnes ayant été éprouvées par des actes de terrorisme. L'AFVT, l'association des victimes du terrorisme est là pour échanger avec les élèves.     

Victime directe, Zakia Bonnet est venue témoigner de l’attentat dont elle a été victime en Arabie Saoudite en 2007,  au cours duquel elle a perdu son fils de 17 ans et son mari qui l’ont protégée des balles des terroristes d’Al Quaida. Elle a raconté son parcours émouvant de reconstruction et toutes les difficultés auxquelles sont confrontées les victimes du terrorisme ; Georges Salines est venu lui aussi parler avec beaucoup d’amour de sa fille Lola, tuée au Bataclan alors qu’elle croquait la vie à pleine dents.

Aujourd’hui ils ont choisi de témoigner auprès des lycéens et des collégiens, de faire réfléchir de se parler  et de combattre 1 pratique obscurantiste de la religion ; Zakia Bonnet le dit et l’affirme, pour elle Musulmane pratiquante, ce n’est son Islam qui prêche la violence et la mort. Son Islam est tolérant, ouvert, à l’écoute et aimant.

Sans haine, avec pudeur, pédagogie et empathie, ils ont tour à tour expliqué les dégâts et la souffrance que peuvent engendrer des actes commis au nom d’une religion qui ne demande à aucun moment de se justifier d’elle bien au contraire.

Le temps d’échange avec les élèves a été  très fort et l’émotion réellement palpable dans la salle. Il est certain que les élèves ne sont pas sortis de cette rencontre tels qu’ils étaient avant d’y assister ; l’humanité des personnes venus ce jour témoigner auprès d'eux est certainement une rencontre humaine dont ils se souviendront.

Les élèves ont  remercié  les participants et les ont chaleureusement  applaudis , Hassène les félicite  pour leur courage et le bord de scène continue pour les élève qui peuvent rester.

Il nous a paru très important de consacrer du temps à ces problématiques bien réelles et qui peuvent détruire des familles, des vies et qui à certains moments peuvent capter nos élèves, souvent très actifs sur les réseaux sociaux.

Nous tenons à reconduire ces actions, à ce jour 13 classes ont pu bénéficier de ces interventions et nous comptons suite aux réactions très positives des participants associer les autres établissements du secteur.

Un grand merci au service Prévention de la mairie de l’Isle D’Abeau qui a initié ce projet et qui nous a permis de le décliner en différents temps.

Voici un extrait des questions posées et des échanges avec les intervenants:

 

Survivre

Elève : Les critiques sur les réseaux sociaux continuent-elles ?

Georges Salines (GS) : S’exprimer sur les réseaux sociaux est un choix et est un outil très puissant lorsque vous commencez à avoir une certaine audience.

Elèves : Comment arrivez-vous à continuer à vivre après ce qui vous est arrivé ?

Zakia Bonnet (ZB) : Pour moi, on arrive tout seul à l’aéroport, on se débrouille, c’est un combat qui est différent. C’est ce qui a fait que les associations travaillent pour améliorer ces situations. Ce qui m’a aidée jusqu’en 2011, ce sont des jeunes comme toi, les copains et copines de mon fils. Pourquoi vont-ils arrêter leur vie aujourd’hui ? Car leur ami qu’ils adoraient est parti ? Non.  Quand tu rentres chez toi, il n’y a personne qui t’attend. Et en 2011, j’ai jeté l’éponge. Puis, j’ai entamé ma procédure d’adoption pour une petite fille qui était entre la vie et la mort.

GS : Moi, je pense qu’il y a différentes manières de continuer à vivre mais je pense surtout que le point commun des gens qui réussissent à survivre, c’est car leur besoin de vivre pour les autres. J’avais encore deux fils et une femme qui avaient besoin de moi. Les amis de ma fille sont devenus mes enfants. Ma fille fréquentait beaucoup les festivals de rock et tous les ans depuis 2015, on fait le LFS [Lola fucking salines]. L’isolement c’est terrible, les gens seuls face au deuil ont énormément de mal à s’en sortir.

Elève : Je sais que moi, si je perdais un membre de ma famille, je n’arriverais pas à m’en remettre.

ZB : Ce que je vais vous dire va vous choquer, mais je suis morte en 2007. Mais ma respiration continue pour vous. Jusqu’à ce que j’aie la responsabilité de ma fille, je me fichais de ce qu’il pouvait m’arriver. Et je me suis dit voilà, je suis allée la chercher. Il faut que je lutte contre la violence et cette violence ça commence tout petit et la mayonnaise monte. Je lutte vraiment contre cette violence avec les tous petits. On est comme une plante, on nourrit le mal et on nourrit le bien.

GS : Se remettre debout, c’est décider de continuer à vivre. Lola est toujours avec moi, son souvenir fait complètement partie de ma vie. Elle a eu une vie de 28 ans, très courte, mais elle a été très heureuse.

Elève : Madame Bonnet, avez-vous été touchée et comment avez-vous fait pour rentrer ?

ZB : Oui, j’ai été touchée au niveau du bras et je souffre d’une douleur continue qui ne s’explique pas. Au moment où l’attentat s’est produit, il était 13h47, je n’avais pas le droit de conduire et mon mari était mort. J’ai repris mon fils dans la voiture car j’étais à 5 min de l’hôpital. Quand je suis arrivée, la première question qui m’a été posée était « qui conduisait ? ». Le médecin ne voulait pas me parler car j’étais une femme. J’ai essayé de joindre l’ambassade de France mais n’ai pas eu de réponse. C’est l’ambassade de Belgique qui m’a reçue. J’ai revu le médecin un an après qui m’a dit que mon fils aurait pu vivre et qu’il était mort d’une longue hémorragie.

J’avais 48 heures pour quitter le territoire. En arrivant en France, on m’a dit qu’on ne ferait rien pour moi car il y avait trop d’intérêts politiques et financiers. L’enfant que je portais, je l’ai enterré plus tard. Il m’a fallu 11 ans de combats avec 4 présidents différents. Aujourd’hui, il ne me reste qu’un article de journal. Je n’ai pas de dossier médical, je n’ai pas de dossier judiciaire.

 Que faire contre la violence?

Elève : Après le jugement, que sont devenus les terroristes ?

ZB : Deux ont été condamnés à mort, un s’est suicidé lors de son arrestation. Les autres ont été condamnés à des peines allant de 3 à 28 ans. Certaines personnes m’ont dit que la condamnation à mort allait me faire du bien. J’ai répondu que non, ma famille ne reviendra pas et une autre maman, d’autres frères et sœurs vont être malheureux car ils vont perdre quelqu’un.

GS : Cela n’est pas facile à comprendre pour tout le monde mais cela a à voir avec la question du pardon. Je n’ai jamais pardonné à quiconque. Les assassins de ma fille sont morts, mais pour pouvoir pardonner, il faut que l’individu vous le demande. Il faut une démarche de repentance et si on applique la peine de mort, cette personne ne pourra jamais faire cette démarche. Après 30 ans de prison je pense que des gens peuvent changer et je pense que la victime, quand le bourreau est en prison, garde le pouvoir de lui pardonner ou non.

ZB : Moi j’ai une question à vous poser. Comment comptez-vous lutter contre ce fléau ? Contre la violence ?

Elève : On ne peut pas changer les gens.

ZB : Lorsque j’ai rencontré les terroristes, j’ai assisté uniquement au verdict. Ils étaient aussi violents et haineux que le jour où ils nous ont tiré dessus et je me suis posé la même question: ils ne peuvent pas changer. Ce qui change ce n’est pas eux, c’est l’entourage. Quand on te gifle et que tu souries, tu ne nourris pas l’agressivité.

GS : Nous vivons dans un monde qui est de moins en moins violent. Il est beaucoup trop violent mais en même temps, nous sommes de plus en plus horrifiés par la violence, mais en fait globalement elle diminue. Avant la seconde guerre mondiale, l’Europe était en guerre en permanence. On parle des gilets jaunes, des violences policières, mais il faut se souvenir qu’en 1950, en France, à chaque manifestation, il y avait des morts. Nous pouvons également tout simplement tenter de lutter contre la violence qui est en nous.

Elève : Je vous remercie pour ces interventions et le courage dont vous faite preuve. Je trouve que nous ne parlons pas assez souvent de ces problèmes. Je trouve qu’on devrait tous nous faire lire la Bible et le Coran

GS : Charb avait une phrase que j’aime beaucoup : « le problème ce n’est ni la Torah ni la Bible ni le Coran, mais les gens qui utilisent ces textes comme une notice IKEA ». Les textes religieux ont été écrits dans un certain contexte, il ne faut pas l’oublier.

ZB : Je suis d’accord et pense qu’il faut une ouverture sur toutes les religions.

Emilie, intervenante prévention : Nous venons de vous parler d’analyser, réfléchir, renseigner, mais moi, comme agent de prévention, je constate que vous ne savez pas vivre ensemble notamment pour des raisons de religion, d’image… ce qui conduit à la violence. Nous souhaitons vous faire réfléchir sur votre vivre ensemble, les conséquences dramatiques que peuvent avoir le fait de ne pas être accepté et de ne pas accepter l’autre.

Intervention d’un professeur : Vous nous interrogez sur ce que les élèves font pour lutter contre cette violence ? Personnellement, j’ai grandi dans un quartier à Grenoble : à cause de la rivalité entre quartiers, j’ai perdu beaucoup d’amis qui sont soit en prison soit morts. Je pense que le problème est surtout celui-là : le manque de respect des uns pour les autres. J’essaie de lutter dans les quartiers contre l’absence de culture, de connaissances car il y a des personnes qui essaient de recruter des futurs djihadistes et il y a déjà eu des menaces.